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mardi 29 septembre 2015

On juge un arbre à ses fruits : Attali

 
Article édifiant, publié en 1993, sur une ancienne affaire de malversations, ou tout au moins d'utilisation de procédés peu recommandables, qui a conduit le donneur de leçons Attali à prendre la fuite. Le petit homme aime manifestement péter dans la soie...
Lancé il y a deux mois pour examiner la gestion de la BERD (la Banque européenne de reconstruction et de développement spécialisée dans les prêts aux projets privés en direction des ex-pays socialistes), l'audit de la firme Coopers and Lybrand a, comme prévu, livré un rapport accablant pour le président de la BERD, Jacques Attali. 

L'ANCIEN conseiller de François Mitterrand, démissionnaire de son poste depuis le 25 juin, a donc décidé de quitter immédiatement ses fonctions sans même attendre la nomination de son successeur prévue pour la fin du mois d'août ou début septembre. Il sera immédiatement remplacé pour une période intérimaire par le premier vice-président de l'organisation, à savoir l'Américain Ron Freeman. 

L'affaire de la BERD est particulièrement piégée. Dans un premier temps, Jacques Attali est, si l'on peut dire, convaincu, sinon de malversations, du moins de procédés peu recommandables pour le président d'une institution multilatérale qui rassemble près de trente pays cotisants. Le coût de la construction du siège de la banque à Londres, par exemple, excède largement le plan de financement initial et s'élève au final à quelque 560 millions de francs, dont un hall d'entrée somptueux en marbre de Carrare. Il laisse rêveurs les chômeurs nouveaux des ex-pays socialistes bénéficiant des «conseils en capitalisme» éclairés de la BERD. Les détails cocasses ou sordides sont distillés jour après jour par la presse anglo-saxonne emmenée en l'occurrence par le «Financial Times». Journal qui semble bénéficier de sources de haut niveau dans l'entourage même de Jacques Attali. 

Les dépassements de budgets pour la construction du siège avec l'aide d'un architecte, ami personnel du président - ils seraient supérieurs à la totalité des prêts consentis par la BERD aux pays de l'Est - ne sont pas les seuls faits reprochés à Jacques Attali. La Banque mondiale et le FMI dont les sièges à Washington ont été modernisés ont à cet égard très largement excédé les chiffres cités par le rapport sur la BERD. Mais on relève pêle-mêle plus de quarante voyages en jet privé du président de la BERD, des rémunérations - interdites par le règlement de la banque - pour des conférences prononcées ici ou là (et reversées, selon l'intéressé, à des organisations caritatives), des repas londoniens dans les restaurants «branchés» à hauteur de 170.OOO francs, des dépenses personnelles sur le compte de la BERD tardivement remboursées, etc. 

Aujourd'hui, la France, théoriquement titulaire du poste de président d'un organisme dont le capital est contrôlé à hauteur de 51% par la CEE, se retrouve dans une position difficile après les frasques de Jacques Attali. Son candidat officiel, à savoir le gouverneur de la Banque de France, Jacques de La Rosière (ex-directeur général du FMI), n'est pas certain d'être nommé à la tête d'une banque que les Américains (minoritaires au sein de son capital) veulent à toute force contrôler pour l'assujettir aux décisions d'organismes comme la Banque mondiale ou le FMI dans lesquels ils disposent d'un droit de veto de fait. Au sein même de l'Europe, les pays du Benelux qui souhaitent avoir le contrôle d'un grand organisme communautaire ont présenté un poids lourd en la personne du vice-président de la Communauté européenne, M. Christophersen. Tout dépendra donc de l'Allemagne, qui semble exiger d'abord la confirmation officielle de Francfort - siège de la Bundesbank - comme future ville de l'Institut monétaire européen qui, dès janvier 1994, posera les fondements de la future Banque centrale européenne. 

Au-delà de cet âpre marchandage, on peut se demander pourquoi l'audit commandé par le conseil des pays actionnaires n'a pas dressé un tableau des résultats d'une aide qui se concentre uniquement sur les privatisations dans les ex-pays socialistes. Nul doute que les chiffres montreraient un gaspillage social et humain autrement plus grave que le marbre de Carrare de la BERD. On peut d'ailleurs remarquer que les Américains ont imposé lors du G7 de Tokyo une structure qui double la BERD avec la création d'un fonds de privatisation de 3 milliards de dollars en Russie contrôlé par un bureau du G7. C'est-à-dire essentiellement par l'administration américaine. Il est donc urgent que les peuples d'Europe qui sont les bailleurs de fonds transforment la BERD en imposant des critères d'attribution des crédits de la BERD mesurés en termes d'efficacité sociale (logement, formation, emplois, distribution, etc.). Le véritable enjeu de la BERD est là. Non dans les aventures de Jacques Attali. 

OKBA LAMRANI 
L'Humanité - Samedi, 17 Juillet, 1993